Dans le contexte du nécessaire réarmement des démocraties européennes face à une Russie expansionniste, se pose la question du renforcement des capacités de frappe dans la grande profondeur du territoire adverse. La France, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne ont signé en juillet 2024 une déclaration commune dans ce sens (et ont été rejointes plus tard par le Royaume-Unis et la Suède), mais pour l’instant peu de réalisation concrètes ont été rendues publiques, hormis la mise en avant par le missilier MBDA d’une version terrestre de son MdCN (missile de Croisière Naval). Le MdCN est actuellement emporté par les frégates et les sous-marins de la Marine Nationale, et son pendant terrestre conserverait des performances similaires, soit environ 250kg de charge militaire à 1000km de portée, tout en étant disponible rapidement.

MBDA pourrait également proposer des versions tirables depuis un camion de ses futurs missiles FMAN et FMC, des missiles haut de gamme, le premier étant très rapide et le second très furtif. On peut aussi imaginer compléter cette capacité de missiles de croisière par des “drones de croisière” (le terme reconnu est “one-way attack drones”), c’est à dire par des petits drones ailés propulsés par une hélice, tels que ceux employés par la Russie et l’Ukraine en grand nombre grâce à leur coût beaucoup plus faible. Ils permettent à la fois d’imposer des dilemmes à l’adversaire qui ne peut pas tout couvrir avec sa défense aérienne, de vider son stock de missiles antiaériens, et de frapper des cibles secondaires qui ne mériteraient pas une munition plus précieuse. Un exemple concret des résultats obtenus par une telle campagne est que l’Ukraine a pu frapper avec succès la base principale des bombardiers stratégiques russes:
Avant/après de la zone de stockage des munitions de la base aérienne d’Engels après la frappe ukrainienne
Un récent rapport de l’IFRI recommande de doter la France de 2500 à 3000 drones de ce type, et en parallèle de se doter de capacités de défense aérienne avec un faible coût par tir pour pouvoir défaire plusieurs salves sans tomber à court de missiles.
L’autre forme de vecteur pour la frappe longue portée est le missile balistique, sur lequel nous allons nous attarder. La France dispose d’une expertise industrielle dans le missile balistique stratégique, celui qui emporte des têtes nucléaires et qui, tiré depuis un sous-marin, assure à la nation sa capacité de frappe en second: nous pourrions infliger des dégâts inacceptables à tout adversaire, même si celui-ci venait à nous attaquer en premier par une frappe désarmante
L’incarnation actuelle du missile Mer-Sol Balistique Stratégique (MSBS) est le M-51, conçu et fabriqué par Arianegroup. Dans le passé, des missiles nucléaires terrestres à plus courte porté ont existé, que ce soit les Hadès et Pluton emportés par des véhicules de l’Armée de Terre pour frapper les forces soviétiques en Allemagne, ou les missiles tirés depuis les silos du plateau d’Albion. Plus récemment, la France a lancé le programme Frappe Longue Portée Terrestre (FLP-T) destiné à remplacer les roquettes d’artillerie américaines par une solution nationale de plus longue portée: 150km pour un premier incrément, et potentiellement 500km ultérieurement. Pour ce programme, une alliance Safran et MBDA s’opposerait à une autre formée d’ArianeGroup et Thales.

Si dans la gamme de la roquette d’artillerie MBDA et sa récemment acquise filiale Roxel disposent d’une expertise dans la propulsion solide de ce calibre, à l’échelle au-dessus seul Arianegroup peut se targuer d’avoir de l’expérience. Or c’est précisément dans la gamme intermédiaire entre l’arme de champ de bataille et l’arme stratégique, avec des portées entre 1000 et 3000km, que se situe l’opportunité de doter la France d’un missile capable de frapper dans la grande profondeur russe avec une charge conventionnelle et d’infliger des dégâts à des cibles stratégiques. A ce titre, il n’est pas étonnant que la presse ait révélé l’existence d’un tel projet chez ArianeGroup, dénommé MBT (Missile Balistique Tactique) et d’une portée “très probablement bien supérieure à 1000 km”. Le président de l’entreprise l’a confirmé lors d’une audition au Sénat, le décrivant comme un “missile balistique tactique à portée opérative pour un usage conventionnel”. Cette notion d’opératif est assez floue, elle peut désigner un missile de portée assez courte, comme les 500 km du PrSM américain. A l’opposé du spectre, on trouve le chef d’état Major des Armées qui déclare considérer des « feux dans la profondeur « stratégique » d’une portée de quelques milliers de kilomètres ».
Après cette longue introduction, rentrons dans l’aspect technique des choses avec un dimensionnement (très grossier) de ce que pourrait être le MBT. Un certain nombre de compromis sont à faire en terme de masse projetable en fonction de la distance, mais avant de regarder des graphiques, il faut réaliser qu’il y a un certain nombre de seuils au-delà desquels l’utilité d’un tel système change drastiquement.
Portée
La géographie servant d’abord à faire la guerre, visualisons d’abord sur carte quelles cibles peuvent être atteintes avec une portée donnée, soit depuis le territoire national, soit depuis un pays allié qui aurait accueilli des forces françaises ou aurait acheté le système pour les siennes.

Pour une zone de tir en Alsace, on voit qu’avec 1250 km de portée on peut frapper dans toute l’enclave russe de Kaliningrad. Avec 1750 km, on couvre toute la Biélorussie, avec 2000 km on atteint Saint-Pétersbourg, avec 2250 km Moscou, et avec 2750 km on atteint les bases navales de la flotte du Nord. On a à portée également les bases aériennes situés dans la partie occidentale de la Russie, dont celle d’Engels par exemple.
En tirant depuis le Nord-Est de la Pologne, la situation est différente:

Une portée de 1000 km suffit pour atteindre Moscou et Saint-Pétersbourg, 1500 km pour Engels et 2000 km pour la flotte du Nord.
Il faut aussi regarder la situation du point de vue de Moscou:

On voit qu’une arme d’un peu moins de 1000 km de portée suffit pour être menacé depuis les pays Baltes et la Finlande, et qu’avec 1500 km de portée on y ajoute la Roumanie et la Suède.
En terme de portée, on a donc les seuils suivants sur les cibles atteignables:
| Portée | Tir depuis la France | Tir depuis territoire allié |
| 1000 km | Rien | Moscou et St Pétersbourg depuis la Pologne, Moscou depuis la Finlande |
| 1250 km | Kaliningrad | Moscou depuis la Roumanie |
| 1750 km | toute la Biélorussie | |
| 2000 km | Saint-Pétersbourg | Bases de la flotte du Nord depuis la Pologne |
| 2250 km | Moscou | |
| 2750 km | Bases de la flotte du Nord |
En toute logique il faut donc viser au moins 1250 km de portée pour assurer une utilité au programme même sans perspective d’export ou de déploiement chez des alliés. Cela permettrait de frapper des forces russes en représailles d’une attaque sans avoir besoin d’autorisation de survol de la part d’alliés. Néanmoins dans le cas d’un conflit Russie-OTAN, les roquettes de l’artillerie polonaise peuvent remplir la même mission pour un coût bien moindre étant donné leur proximité. Les missiles courte portée CTM-290 dont dispose la Pologne lui permettent également de couvrir à peu près la moitié de la Biélorussie, et un achat de missiles américains PrSM de 500km de portée lui permettraient d’en couvrir la totalité.
Pour vraiment pouvoir frapper dans le territoire métropolitain russe depuis la France, le ticket d’entrée est à 2250 km, avec 2750 km qui permettrait de frapper les forces stratégiques russes. Néanmoins il faut prendre en compte que préalablement à un conflit la Russie cherchera à disperser ses bombardiers stratégiques sur des bases aériennes éventuellement hors de portée, et à mettre à la mer sa flotte. Les cibles intéressantes restantes seraient alors les cibles fixes (postes de commandement, ouvrages d’art, dépôts de munitions, etc) et l’aviation tactique qui perdrait en utilité si elle s’éloigne trop du front.
Encombrement et version navale
Toutes choses égales par ailleurs, la charge militaire projetable à une distance donnée dépend de la masse du propulseur à carburant solide du missile, et donc de son volume. Dans le cas d’un emport sur camion, il n’y a pas une contrainte forte sur la masse ou le volume, comme le montre le système LRHW de l’armée américaine, qui positionne deux missiles d’environ 3000 km de portée par remorque poids lourd.
Par contre, les contraintes de dimensions deviennent prépondérantes si l’on veut également pouvoir emporter le MBT sur nos frégates ou sous-marins nucléaires d’attaque (SNA).

Dans ce cas , la première contrainte est le tube lance-torpille des sous-marins, qui a un diamètre de 533mm (21 pouces). C’est cette contrainte qui a dimensionné le diamètre du MdCN, pour qu’un SNA de classe Suffren puisse le tirer. 21 pouces est également le diamètre interne des silos de lancement vertical (VLS) de type Mk 41 emportés par nombre de frégates de l’OTAN.
Les VLS des frégates françaises sont les Sylver de Naval Group, qui ont un diamètre interne de 22 pouces. Leur longueur contraint la longueur du missile, le Sylver A70 – le plus long, celui qui emporte le MdCN – pouvant accueillir un missile de 6.6m. Cette longueur comprend un éventuel système d’éjection qui permet d’extraire le missile de son silo et de l’emmener à une distance et vitesse suffisantes avant d’allumer le moteur principal.
Il existe un projet de Sylver Mk 2 qui porterait le diamètre interne à 25 pouces (63.5cm), ce qui est également la dimension interne des nouveaux VLS américains Mk 57. Toutes choses égales par ailleurs, cette augmentation de section se traduirait par une augmentation de 40% de la charge utile d’un missile.
Un autre projet pertinent (mentionné ici à 15:45) est celui de rajouter aux SNA Suffren une section contenant un VLS, à l’instar de ce que font les américains sur leurs sous marins avec le Virginia Payload Module, qui lui permettrait d’emporter plus d’armes et surtout d’envisager des armes ne rentrant pas dans les tubes lance-torpilles.

Globalement, pour un emport naval 25 pouces est la taille à ne pas dépasser: au-delà, cela réduirait le nombre de silos disponible, qui n’est déjà pas très grand sur les frégates françaises: les FREMM n’en ont que 16 capables d’emporter une arme longue comme un MdCN, et les FDI bien que capables d’en emporter 16 également (voir plus dans une version avec une section de coque supplémentaire) n’en ont aucun. S’imposer les contraintes de la navalisation n’a de sens que si la flotte dans son ensemble dispose d’un emport suffisant, et cela viendra en compétition d’une éventuelle extension du stock de MdCN, voire même d’une augmentation du nombre de silos occupés par des missiles anti-aériens.

Sur une version navale, les exigences en terme de portée sont différentes: le porteur peut se positionner plus près de certaines cibles, en particulier en se positionnant en mer de Norvège on peut s’approcher très près des bases de la flotte du Nord, si l’on accepte de s’exposer à une menace antinavire ou anti-sous marine plus forte.
Nombre d’étages
Si il est une caractéristique d’un missile qui ne s’ajuste pas continument, c’est bien son nombre d’étages. Comme sur un lanceur spatial, introduire des étages supplémentaires permet de se débarrasser au cours du vol de la masse de réservoirs déjà vides et de leurs moteurs associés. On augmente ainsi la portée, mais on augmente aussi les coûts. Cela est du au fait que même si la quantité de matière première utilisée (carburant solide, enveloppe des propulseurs, etc) ne change quasiment pas quand on scinde un étage en deux, un certain nombre de sous-systèmes et d’opérations se voit doubler: il faut deux tuyères avec leur mécanisme d’orientation à la place d’une, deux fois plus de fonds qui bouchent l’extrémité des réservoirs, etc. Même si l’outillage et la conception sont quasi identiques entre les deux étages, le coût marginal de production du propulseur risque donc d’à peu près doubler. Il y a également un peu de perte de volume utilisable à l’interface entre les deux étages, ce qui réduit légèrement la performance.
Cela étant, ce coût du propulseur n’est pas la totalité du coût du missile: il faut lui rajouter celui du système de guidage, de la charge militaire et de son système de protection thermique pour survivre à son passage à haute vitesse dans l’atmosphère, et éventuellement des leurres. Ce coût de la munition complète est lui même seulement une partie du coût global du système, qui inclut non seulement du matériel en plus comme le véhicules transportant et tirant le missile, mais aussi la solde des servants, la maintenance, et dans un périmètre plus large celui de l’échelon de protection des lanceurs ainsi que celui du ciblage. Au final, le choix d’avoir un ou deux étages a donc probablement un impact faible sur le coût de la capacité frappe longue portée balistique.

L’étagement apporte un gain de portée d’autant plus sensible que la charge projetable du missile, c’est à dire la masse de tout ce qui n’est pas le propulseur, est faible. Pour les portées qui nous intéressent, le deuxième étage doit faire environ 30% de la masse totale du propulseur:

L’étagement a la conséquence naturelle de créer une gamme de produits, ce qui est intéressant en terme de navalisation et d’export. En effet, on n’a pas forcément envie de vendre à l’export un missile trop performant. On peut alors se contenter de vendre une version à un seul étage, et garder pour les besoins de l’armée française une version à deux étages, où le premier est identique à la version export. Pareillement pour la navalisation, on peut jouer avec la contrainte de longueur des silos en faisant une version navale à un seul étage qui est aussi longue que permise par les silos, et pour la version terrestre lui rajouter un deuxième étage.
Dans ce dernier cas, prenons la longueur de 6.6m d’un silo Sylver, qui sera la longueur maximum de la version navale. Réservons 1 m en haut pour la tête du missile, avec le guidage et la charge militaire, et 0.5m en bas pour une charge d’éjection du silo et/ou la tuyère de l’étage. Il reste donc 5.1m pour le propulseur. Sur la version terrestre, on rajoutera donc un étage de 2.2m, pour une longueur totale de 8.8m.
On peut alors comparer la performance des différentes variantes possibles:
- Une variante 1.1 à un étage
- Une variante 1.2, constituée de la 1.1 avec un étage supplémentaire, et qui rentre dans un silo Sylver A70 de 6.6m de haut
- Une variante 2.1, avec un seul étage et qui occupe tout un A70
- Une variante 2.2, constituée de la 2.1 avec un étage supplémentaire

Le graphique ci-dessous montre les performances des variantes pour un diamètre de 25 pouces, pour d’autres diamètres il suffit d’ajuster proportionnellement à la section:

On voit bien l’intérêt de l’étagement: la variante 1.2 emporte moins de 200kg à 2500km, alors que la 2.1 qui a la même longueur mais est scindée en deux étage emporte 300kg. La 2.2 reste nettement supérieure avec 450kg à cette distance, et emporte encore 350kg à 3000 km. La plus petite variante, la 1.1, a les performances les plus faibles.
Les performances ci-dessus sont calculées de façon simplifiée, comme une simple portée balistique, en ignorant les pertes dues au frottement de l’atmosphère et à la durée de poussée. Elles sont donc surestimées, en particulier aux portées les plus courtes. Elles montrent néanmoins la flexibilité du concept:
- La famille 1.1/1.2 permet avec la 1.1 de se de doter d’un missile de champ de bataille avec des performances nettement supérieures au PrSM américain (notamment grâce au diamètre et à la longueur qui sont offrent 4 fois plus de volume de propulseur), qu’on pourrait exporter aux alliés, tout en atteignant avec une charge utile non nulle le seuil critique de 1250 km de portée pour frapper Kaliningrad depuis la France ou Moscou depuis la Pologne. La version 1.2 peut elle être mise en silo sur une frégate ou potentiellement un sous-marin d’attaque, et serait utile entre 2000 et 3000 km avec une charge moyenne à légère, ou pourrait emporter une charge lourde entre 1000 et 2000 km.
- La famille 2.1/2.2 représente la gamme d’au-dessus en terme de performances: la 2.1 permet d’emporter des charges lourdes à 1500km, la 2.2 relève plus du missile à portée intermédiaire au sens des traités internationaux.
Charge militaire et guidage
Une fois le propulseur dimensionné, il reste à choisir ce qu’on met au-dessus. Là encore il y a plusieurs options.
La première recouvre la nature de la charge militaire elle-même: elle peut être soit d’un seul tenant, ce qu’on appelle une charge unitaire, soit se décomposer en un certain nombre de sous-munitions. Cette dernière approche permet de couvrir une surface plus grande, et est employée par entre autres par les missiles ATACMS que les États-Unis ont fournis aux ukrainiens. Celui-ci dans sa version M39 emporte 950 sous munitions de 600g, et les disperse à une altitude prédéfinie, et est plutôt à employer contre des cibles molles telles que des personnels, des blindés légers ou des aéronefs. La dispersion permet de soit frapper une concentration de plusieurs objets avec un seul missile, soit de compenser une désignation d’objectif ou une navigation imprécises. A l’inverse, les charges unitaires sont plutôt destinées aux cibles dure comme les bâtiments ou les ouvrages d’art, encore que pour le successeur de l’ATACMS et pour leurs roquettes d’artillerie les américains soit entièrement passé à la charge unitaire.


On peut faire des sous-munitions de plus forte taille, éventuellement avec un autodirecteur pour qu’elles choisissent elle-même leur point d’impact. Une version finalement annulée de l’ATACMS était ainsi prévue avec une dizaine de munitions antitank guidées par infrarouge. Plus proche de nous, on peut citer les munitions anti-pistes du missile Apache, ou les munitions anti-char de l’obus BONUS. Une limitation du côté français est que nous sommes signataires de la convention sur l’interdiction des sous-munitions, ce qui nous empêche à quelques exceptions près de produire ou de nous doter de sous-munitions de moins de 20kg, contrairement aux Etats-Unis et à la Russie qui n’en font pas partie. Une autre concernant les versions guidées est qu’il faut que la vitesse au moment de la séparation soit suffisamment faible pour qu’elles aient le temps d’acquérir et de manœuvrer vers la cible, et pour que leur autodirecteur supporte l’échauffement du au frottement de l’air.

Des sous munitions larguées très en amont de la cible ont pour avantage de compliquer le travail de la défense antimissile, en présentant beaucoup de petites cibles dures à intercepter, mais il faut qu’elles aient la protection thermique suffisante pour survivre à la réentrée atmosphérique.
Étant donné le prix important d’un missile français on ne fera pas d’anti-tank avec, mais des cibles molles comme des avions, des navires ou des radars seraient intéressantes. On pourrait même frapper à l’intérieur des hangars durcis avec des sous-munition de forte masse comparables aux bombes légères SDB.
Pour finir il y a un compromis cout/efficacité à arbitrer entre la précision du système de guidage et l’emploi de sous-munitions en grand nombre. Ces dernières pouvant couvrir une zone assez large, elles permettent de relâcher le besoin en terme de précision, et donc par exemple de se passer d’un autodirecteur, voir de baisser les exigences sur la centrale inertielle du missile, et donc de baisser le prix global.
Maneuvrabilité et survivabilité
Il reste une dernière partie importante du système, qui est celle qui vient se mettre autour de la charge et du système de guidage. Pour un missile balistique traditionnel, on met une coiffe et on garde le tout attaché au propulseur, ou alors on met un corps de rentrée séparable. Dans les deux cas, le système n’a pas de capacité de manœuvre: sa trajectoire est complètement prévisible à partir du moment ou le moteur-fusée s’arrête. C’est un problème à plus d’un titre: d’une part, la trajectoire balistique en cloche monte assez haut (jusqu’à 1/4 de la portée pour un tir à portée maximum) et est donc visible de très loin, ce qui donne le temps à l’ennemi de réagir et révèle la position précise du lanceur. D’autre part, comme la trajectoire est prévisible, il est possible de tirer un intercepteur vers un point d’impact prévu à l’avance, et d’avoir une forte probabilité de détruire le missile. C’est ce que font les systèmes antimissiles et même antiaériens modernes.
Pour pallier à cela on cherche à doter le corps de rentrée de capacités de manoeuvres à l’intérieur de l’atmosphère. Pour manœuvrer à l’extérieur il faudrait ajouter un autre moteur ce qui réduit considérablement la charge utile, alors que dedans il suffit de petites surfaces de contrôle aérodynamiques. De nombreuses possibilités s’offrent alors:


(MaRV)
La première est d’avoir une tête maneuvrante (MaRV) qui est injectée sur une trajectoire balistique, mais qui à la réentrée redresse sa trajectoire quasiment à l’horizontale et qui évolue alors comme un planeur dans les hautes couches de l’atmosphère, où il lui est possible de changer de direction. Cela complique le travail des défenses terminales de la cible, mais il est encore possible de l’intercepter facilement à mi-parcours.

L’autre option est ce qu’on appelle un planeur hypersonique, ou HGV (Hypersonic Glide Vehicule). Dans ce cas là, le système a suffisamment de portance pour passer tout ou une grande partie de sa trajectoire dans l’atmosphère, ce qui lui donne plus d’options de trajectoire, le maintient sous l’horizon des radars très longue portée et le rend plus dur à intercepter. Il faut pour cela une certaine finesse aérodynamique: schématiquement, plus la tête va se rapprocher d’un corps fin avec des ailes, mieux c’est et plus elle ira loin. Une des difficultés de cette approche est qu’il faut des matériaux qui supportent un échauffement fort pendant une durée bien plus longue qu’une réentrée traditionnelle.
Le planeur est l’option choisie par la France pour le programme VMAX, dont Arianegroup est en charge. Un premier essai depuis le centre d’essai des Landes a eu lieu en 2023, en lançant l’engin avec une fusée-sonde américaine, et un deuxième devrait avoir lieu en 2025 avec cette fois-ci une fusée française développée également par ArianeGroup.
Coincidence intéressante, comme on connait le diamètre de la fusée-sonde utilisée pour l’essai de 2023, on peut constater que VMAX rentre sans dépasser dans un cercle de 22 pouces, et la maquette présentée semble avoir des dimensions proches. Ce diamètre est également proche de celui du propulseur du planeur américain ARRW. Il est possible qu’une future version opérationnelle soit plus grande, mais on pourrait toujours faire dépasser les ailettes de la coiffe et les mettre en diagonale dans un silo.

Selon la trajectoire choisie et sa finesse, le planeur peut allonger la portée bien au-delà de la pure portée balistique. Par contre, le volume et la masse disponibles peuvent être réduits par rapport à des solution plus classique, il y a donc un choix à faire en survivabilité et effet terminal.
Conclusion
Au terme de cette analyse, il apparaît clairement que la France dispose des capacités industrielles et technologiques nécessaires pour développer une véritable capacité de frappe dans la profondeur du territoire russe. Le projet MBT d’ArianeGroup, associé aux développements du planeur hypersonique VMAX, offre une combinaison prometteuse qui pourrait transformer significativement la posture stratégique française et européenne.
La maîtrise de cette capacité militaire repose sur plusieurs arbitrages cruciaux sur la portée effective, la navalisation, le guidage et la charge militaire. L’investissement dans une telle capacité permettrait à la France de disposer d’un levier d’influence considérable, non seulement au sein de l’OTAN mais aussi dans le cadre de la construction d’une défense européenne autonome. Elle offrirait également une option complémentaire à la dissuasion nucléaire, en permettant d’infliger des dommages importants sans franchir le seuil nucléaire, contribuant ainsi à élargir l’éventail des options à disposition du pouvoir politique.
Le coût d’un tel programme serait indéniablement significatif, mais pourrait être compensé par des perspectives d’exportation vers des alliés de confiance. Au-delà de l’aspect strictement militaire, ce projet renforcerait la base industrielle et technologique de défense française dans un domaine où la souveraineté est primordiale.
Face à une Russie qui a démontré sa volonté de recourir à la force contre ses voisins et qui dispose elle-même d’une panoplie étendue de missiles de tous types, et déploie chez elle et son allié Biélorusse le missile balistique conventionnel Orechnik qui est capable d’atteindre la France, le développement d’une capacité nationale de frappe conventionnelle à longue portée n’est pas simplement une option technologique, mais devient une nécessité stratégique pour assurer l’équilibre des forces en Europe et la crédibilité de notre posture de défense dans les décennies à venir.






Un grand merci à vous pour cet article. Il est à la conjonction de nombreuses techniques pour un emploi tactique de théâtre et pour les grandes portées stratégique.
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